04 Juillet 2008

 
Service (social) de Police
 
 

Hier. En voyant L_ au café, j'ai tout de suite noté à son visage fermé et à ses yeux rouges et humides que quelque chose n'allait pas comme il fallait. Je la questionne, elle me dit que tout va bien. "Okay, si tu veux garder le silence, comme tu veux. Mais pas de mensonge entre nous. Si tu changes d'avis, tu sais que je suis là.". Dans la matinée, L_ est passée me demander si je voulais bien déjeuner avec elle.
L_ a crevé l'abcès. "Je ne suis pas une femme battue, je suis une mère battue". Voilà huit ans qu'occasionnellement son fils unique pique des crises de nerfs et la frappe. L_ me montre les bleus sur ses bras, son épaule, son dos. Il me revient tout de suite en tête l'image de l'ecchymose sur son avant-bras le mois dernier. "Maladroite comme je suis, je me suis cognée dans la cuisine". Je n'avais pas relevé. Quel con je fais.
On discute, je lui dis qu'il faut mettre un terme à cela. Huit ans qu'il agit ainsi sans qu'elle se rebelle, pour lui c'est devenu une habitude, un droit. On fait des recherches sur le net. On passe des coups de téléphone. Le gamin a 22 ans et pèse 120kg. Elle un peu plus de deux fois son âge pour la moitié de son poids. Il passe ses journées à glander dans l'appartement, à jouer à des jeux en ligne pendant qu'elle trime pour subvenir aux besoins de la famille. Plus de père au domicile et plus de mec depuis quelque mois pour espérer le moindre renfort d'autorité. On nous conseille de commencer par déposer une main courante.
J'imagine aisément le tourbillon dans sa tête. Comment aller chez les flics dénoncer son propre enfant. "Ça ne peut plus durer, je vais y aller. J'espère que je ne vais pas faire demi-tour en route". "Tu veux que je t'accompagne ?"

17h30 dans un commissariat presque désert du 19èm.
Un policier nous accueille aimablement. L_ lui raconte les faits. Il questionne en essayant de mettre à l'aise. Elle renseigne. Sa main serre la mienne. Je la sens à bout de force. Il souhaite qu'elle porte plainte. Il serait convoqué et puisqu'il n'a aucun antécédent judiciaire, il n'y aurait pas de lourdes sanctions. Au pire, un avertissement par un juge. Elle est blafarde et sans voix. "Une main courante n'a aucune conséquence, Madame, si vous me permettez l'expression, c'est comme pisser dans un violon". Silence.
J'interviens : "Il y a un élément dont vous n'avez pas connaissance. Son fils est en attente d'une réponse pour un poste dans une administration de la ville. Il a passé un examen, a fait les tests médicaux et tout, a rempli un dossier et j'imagine qu'avec une plainte, son dossier a toutes les chances de passer à la trappe. L'idéal, d'après moi, serait qu'il trouve un boulot au plus vite, un appart et qu'il se casse... Je sais pas moi, j'y connais rien. Mais y a peut-être un moyen de l'accorder votre violon. Si elle lui dit qu'elle a fait une main courante et que la prochaine fois c'est la plainte et les poursuites, ça peut lui mettre du plomb dans la tête ? Faudrait pas qu'il se retourne contre non plus. Je sais pas, j'y connais rien, vous avez l'habitude, vous, non?"
Il me regarde, baisse les yeux sur son clavier, se tourne vers L_. "Vous voulez que je l'appelle?". Elle lui donne le numéro. Il nous invite à le suivre dans un bureau.
Il met le haut-parleur. Trois sonneries.
"- Allo ?
- Monsieur J_ S_ ? XXXXX XXXXX du Commissariat du 19èm. (la voix toujours très calme jusqu'à la fin de l'appel) Vous avez une idée de la raison de mon appel ?
(...)
- Oui, mais elle m'énerve aussi, à toujours crier et tout m'interdire.
- Je ne veux pas savoir, on ne frappe pas sa maman. Vous avez vu les bleus que vous lui avez faits?
- J'ai pas frappé fort, je me suis retenu. Elle est comme moi, elle marque vite.
- Encore heureux que vous vous soyez retenu, avec votre gabarit...
(...)
- Elle ne veut pas porter plainte contre toi. Tu as de la chance d'avoir une maman comme ça. Mais elle fait une main courante. Il y a une trace écrite de ce qu'il s'est passé avec toi. Tu comprends ? Faut pas qu'il y ait de prochaine fois. Tu auras des problèmes alors, tu comprends ?
- Ce sera marqué dans mon casier parce que j'attends une réponse pour la Mairie ?
- Non. Mais si tu recommences tu pourras chercher autre chose.
(...)
- Je suis un garçon qui a les nerfs à vifs. Je m'emporte vite, ce n'est pas ma faute.
- Tu commencerais par sortir et t'oxygéner, tu serais certainement plus détendu le soir. A ton âge, faut te bouger un peu. Tu as 22 ans, tu ne peux pas rester à rien faire chez ta mère. C'est comme ça que tu vois ton avenir, à glander toute la journée et taper ta mère?
(...)
- Elle va rentrer ce soir. Tu te tiens à carreaux. Sage. Que je n'ai pas de visite demain ni les autres jours pour apprendre que tu as piqué une colère contre elle. C'est sérieux maintenant. Compris ?
- Oui.
- Compris ?
- Oui.
(...)"
Il raccroche.
Un peu plus tard, L_ signe la main courante d'une main tremblante.
Je demande à L_ si elle veut dormir chez moi ce soir. Le policier intervient "Non, elle doit redevenir maître chez elle. C'est à lui de partir. Je vous laisse un numéro de téléphone. Au moindre souci, vous sortez nous appeler."

Pourquoi je vous raconte ça ?
Non pas par exhibitionnisme de la vie des autres. Ni parce que ce jeune (un peu moins de la trentaine) policier à l'accent du sud-ouest et aux larges épaules m'aurait tourné la tête.
Je m'offusque régulièrement de voir "les forces de l'ordre" se mettre à cinq ou six pour expulser les revendeurs de posters dans le couloir du métro entre Gare du Nord et La Chapelle, entourer à plusieurs un individus à priori étranger pour effectuer un contrôle d'identité. Dans les reportages télés (je ne parle pas des séries françaises que je ne regarde pas) leur attitude n'est pas vraiment flatteuse non plus. Et que dire des nombreuses vidéos volés à la sauvette par téléphone qui montrent des abus de langages et des violences lors d'interventions...
Non, c'est une profession que j'ai toujours regardé d'un œil bien sombre.
J'avais tout simplement oublié le rôle social de la Police et le service (autre qu'administratif)qu'elle peut rendre.
Ce policier (officier ? brigadier? je ne sais pas) m'a rappelé que sa fonction n'est pas que répressive. J'ai trouvé qu'il avait utilisé les bons mots, qu'il était habilement passé du vouvoiement de l'autorité et du respect au tutoiement du "je te donne un conseil d'ami" et qu'il avait bien insisté sur l'aberration de la situation et des risques si cela devait se reproduire. La conversation ci-dessus est tronquée et ne reflète certainement pas tout cela, mais je crois que le message est bien passé. Enfin, j'espère.

18h20, hors du Commissariat.
L_ me dit qu'elle se sent capable de rentrer chez elle. Au son de la voix de son fils, elle pense qu'il a compris la gravité de la situation. Ce soir certainement, mais demain ? dans un mois ? Tout à coup, j'ai peur pour L_. Et si nous avions ouvert une boite de Pandore ?
"L_chou, ça fait maintenant deux ans qu'on se connaît. Si ça devait se reproduire, t'es priée de ne pas attendre deux ans avant de parler."
L_ est rentrée chez elle me laissant avec mon angoisse.

J'aurai volontiers passé la soirée dans les bras de mon homme en quête d'un peu de réconfort.
Aussi le rendez-vous au ChaoBa Cafe avec Lancelot et sa cop' Fiso est tombé à pic pour me divertir les idées (même si une oreille est restée attentive à une éventuelle sonnerie de téléphone). J'ai été enchanté de faire leur connaissance. Encore un blogueur du sud de qualité (rassurez-moi, y a des cons aussi dans le sud, non ?) et une blogueuse de plus dont je vais suivre les écrits...
Un mojito, un tartare et un café plus tard, je suis assis sur un vélib'. Avant de badger, j'attrape mon téléphone. L_ est sur messagerie. Je sais qu'elle n'éteint son mobile que pour dormir. Ça me rassure (ou peut-être j'essaye de me rassurer).

Je viens d'avoir L_ au téléphone. Elle a du soleil dans la voix. Il n'y a pas eu de coup de grisou hier soir.
J'espère ne plus avoir à parler de L_ et J_.
C'est aussi pour cela que j'écris ce billet : En matière de violence familiale, huit années de silence, c'est juste interdit.
Agissez !

 
 

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Anecdotique

 

Les Commentaires
 
11 commentaires  
 
Fiso   le : 04 Juillet 2008 11:53
2yeux2oreilles.hautetfort.com
Ce fut un plaisir de te rencontrer aussi. J'étais déjà vnue ici mais j'avais été un peu déroutée par le graphisme "particulier" du site. D'ailleurs, c'est con, je n'arrive pas à l'ajouter dans mon agrégateur :(
A l'heure qu'il est, le "petit" doit être dans le train. Je l'ai formé hier soir sur l'utilisation des agrégateurs, on verra ce que ça donne ;)
A bientôt !

orpheus   le : 04 Juillet 2008 11:58
Fiso : plaisir partagé donc.
C'est vrai, je suis qqun d'assez déroutant clin d`oeil
Pour info : l'url du fil rss est :
http://www.orpheusonline.com/blog/rss/rss_2.xml
(bise à toi, et pi à ton frère aussi, hihihi!)

alain   le : 04 Juillet 2008 14:05
www.lo-grelh.net/dotclear
Ah bon qui est-ce qui disait ds son post du 1er juillet:"il y a longtemps que j'ai abandonné toute action militante et/ou collective....." si c'est pas de l'engagement çà d'accompagner une collègue chez les flics dans ces conditions.....
Avoir l'attitude juste le mot juste la discrétion juste:BRAVO ET CHAPEAU L'ARTISTE

Fiso   le : 04 Juillet 2008 14:15
2yeux2oreilles.hautetfort.com
Flux ajouté !

samantdi   le : 04 Juillet 2008 14:58
J'en ai des frissons, dis donc... Comme alain, je salue ta perspicacité et le soutien efficace dont tu as fait preuve sur ce coup ! Et ce flic a été très humain et compétent, ça fait plaisir de le constater (et tu as raison de souligner que ce n'est pas le seul)
Les rapports mère-fils sans tiers, parfois c'est duraille, je crois que l'un comme l'autre devraient se faire aider.

Arnaud Seldon   le : 04 Juillet 2008 18:43
www.lamoindreplume.net
Merci
Oui, tout simplement merci pour cette dure histoire si bien racontée.
La bise.

mume   le : 04 Juillet 2008 19:12
Homme Bleu au cœur rouge d'amour du Prochain... amour
Pour faire "léger",je fus au déjeuner "adoptée" comme
grand-mère au pair clin d`oeil dans une famille du "soleil"
C'est bon! pompom

Enguerrand   le : 04 Juillet 2008 19:37
web.mac.com/enguerrand1/Le_chevalier_Enguerrand/Blog/Blog.html
Ta note est édifiante. En effet, j'espère sincèrement que tu n'écriras plus sur elle à ce sujet.
souriant

lancelot   le : 04 Juillet 2008 21:40
boatonthesea.hautetfort.com/
le "petit" est rentré, merci Maman, merci Papa. clin d`oeil
Moi aussi j'ai été enchanté de la soirée. Merci à toi pour les "blogueurs de qualité" du Sud ! (dis, tu crois qu'il blogue aussi, l'officier choupinou à l'accent du Sud Ouest et aux larges épaules...? L'avis de recherche est lancé... !) langue
Je suis vraiment content que ça se soit "bien" passé (enfin, sans heurts) pour L. après qu'elle soit rentrée chez elle... J'y repensais justement aujourd'hui (j'avais aconté l'histoire à TiNours). Tiens-nous au courant hein.... triste
Et...J'espère enfin que tu es bien arivé à NFL, pour retrouver les VRAIS bras de ton homme. Bon week-end mon grand. ange

piergil   le : 04 Juillet 2008 22:05
triste Bin moi qui rêvait d'un marmot!! ça fait réflechir!! huh
sinon ça confirme ce que je pensais : y'a des cons et des compétents partout ..même dans la police.... et pour te rassurer , oui y'a au moins un con dans le sud et j'le connais trop bien clin d`oeil

orpheus   le : 05 Juillet 2008 10:23
Alain : Ben, c'est plus agir en ami qu'être militant, non ?

Samantdi : C'est la prochaine étape. Je l'ai convaincu du bien de la chose, reste à y trainer le fils...

Arnaud Seldon : d'rien

LaMume : Voilà qui nous promet de bien jolie reportage encore. (c'est dingue comme les familles du "soleil" ont la chaleur communicative).

Enguerrand : sinon, je vais te demander de reprendre du service et de lui envoyer deux trois scuds...

Lancelot : C'est plus du côté des "sud-ouestistes" expatriés à Paris qu'il faudrait chercher. (ayé, bien arrivé à NFL)

Piergil : Oué, c'est ça le hic avec les mouflets. Il n'y a pas de ticket de caisse pour échange ou remboursement...



 
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